JEAN KLEINMANN

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    FUGITIFS

    Mai 1936, J’ai presque dix ans.

    Avec mes parents, nous vivons à Baden-Baden, ville d’eaux allemande réputée. Aujourd’hui ils reçoivent la visite de leurs vieux amis Jacob Guelles et sa femme, Deborah. Eux, vivent à Prague où ils sont bijoutiers. Comme d’habitude, leurs conversations sont entourées de mystère, d’ailleurs je ne comprends pas ce dont il s’agit, mais je sens beaucoup d’inquiétude. Des bribes me parviennent malgré le peu d’attention que j’y prête : on parle de Juifs obligés de partir, de drapeaux, de croix gammée, de contrées lointaines aux noms inconnus : Dachau, Buchenwald, et de Gestapo. Ce dernier mot me fait peur : pour aller à mon école, je passe tous les jours devant leurs bureaux, et sans savoir exactement pourquoi, je ressens une crainte profonde. Les Guelles parlent de bruits de bottes, pourtant chez nous  personne n’en porte, et le voisin du dessus, le charmant Monsieur GOEBELS, est cloué dans un fauteuil roulant  depuis la guerre.

    Mes parents ne parlent jamais de leurs problèmes devant moi, j’ignorais ce qui les préoccupait. A cette époque, on taisait les soucis des parents devant les enfants. Aujourd’hui, je me rends compte que je ne sais que peu de choses de leur passé, mes souvenirs se bornent à des détails, mais ils m’ont marqué ; ainsi, pour moi, mon père, Joseph, était un vrai Allemand, comme les autres pères ; du moins  se considérait-il comme tel. Il était né en Galicie, en 1879,  dans un village près de Radom, en Pologne. Les pogroms qui sévissaient après l’assassinat du Tsar Alexandre II, l’avaient chassé vers l’Allemagne à la fin du 19ième siècle.

    L’Allemagne, pour lui, à cette époque, représentait sûrement un idéal de liberté et de culture. Il habitait alors  Berlin, où mon demi-frère était né juste avant la première guerre mondiale. Entré comme apprenti dans un commerce de tissus, il  travaillait douze heures par jour, sans repos hebdomadaire. Il gagna ensuite sa vie en qualité de représentant en tissus en Allemagne du Nord. Ainsi, il mettait à profit ses années d’apprentissage : évaluer au toucher la qualité des tissus, négocier avec les tailleurs, toujours durs en affaire, exigeants sur les délais. Il travaillait toujours pour le même patron depuis l’âge de 14 ans,  plus à la boutique maintenant, mais sur les routes. Ainsi, il goûtait à une nouvelle liberté, et au plaisir de gagner lui-même son argent, car il était payé à la commission. Peu de temps après avoir débuté dans cette voie, il s’est rendu compte que les voyages en train limitaient sérieusement son horizon de prospections, il s’acheta alors sa première voiture.